Pourquoi le repas ?

L’Église est née autour de la table dans un cadre domestique.
Elle ne renaîtra pas autrement. Elle ne sera pas refondée autrement.
Richard Guimond

GeorgesDans une société où le clan familial ne joue plus guère le rôle de communauté de foi, il faut rebâtir des “clans” rassemblés autour de la personne de Jésus. La société a souvent recréé le tissu communautaire du territoire qu’on appelait paroisse ou village par des groupes associatifs centrés sur des besoins économiques, sociaux ou autres.

L’Église paroissiale a bien sûr formé des comités pour les services dont elle a besoin: Saint-Vincent de Paul, préparation aux sacrements, comités financiers, comités de pastorale, etc. Mais la plupart de ces comités sont centrés sur le “faire” et non pas sur l'”être” chrétien qui se forme principalement par l’échange sur la Parole de Jésus: l’Évangile.

C’est l’échange sur la pratique quotidienne de Jésus qui peut éclairer notre propre pratique quotidienne.

Or, depuis plusieurs années, la quasi seule assemblée paroissiale est la célébration de l’Eucharistie dont la structure actuelle (élaborée lorsque l’assemblée paroissiale était formée de familles chrétiennes pratiquantes) ne permet guère aujourd’hui l’échange entre les participants. Il faut donc réapprendre à partager l’Évangile et le vécu quotidien et cela ne peut se faire qu’en petits groupes à taille de fraternité.

Depuis les débuts du christianisme, l’assemblée des disciples de Jésus a poursuivi la pratique juive des repas sacrés où se mêlent partage du pain et partage de la Parole de Dieu. Le repas tisse des liens entre les convives. Comme le disait le regretté Roland Leclerc, “nous ne mangeons pas ensemble parce que nous sommes frères et soeurs mais c’est parce qu’on mange ensemble qu’on devient frères et soeurs.”

Le repas, comme le faisaient les repas familiaux des fêtes et des dimanches, a ses propres rites, notamment la bénédiction de la table et le partage du pain. C’est cela qui doit être retrouvé par des groupes fraternels de disciples de Jésus pour rebâtir le tissu communautaire paroissial. Les rites sont porteurs de sens, parfois plus fortement que les paroles.

Pour s’adapter à la situation actuelle où les chrétien(ne)s ont des parcours diversifiés selon leur âge et leur formation chrétienne, le repas de fraternité a l’avantage de pouvoir être créatif dans son déroulement. C’est au sein de ces groupes que peut se réaliser l’accueil des personnes qui se sentent actuellement marginalisées par l’Église.

Pour que naissent de tels groupes il faut des leaders. Les diocèses devraient prendre l’initiative de centres de formation qui donnent à la fois le goût de la lecture intelligente et priante de l’Evangile, le sens de la liturgie comme expression de la prière de la communauté, le sens de l’Église comme Corps de Jésus vivant à travers l’histoire.

Il faut aussi respecter les charismes de chacun-e pour qu’ils accomplissent au sein de ces groupes les tâches pour lequelles ils sont les plus doués : rassembleur, spécialiste de l’Évangile, liturge, responsable de la solidarité avec les plus démunis… La formation ne doit pas être perçue d’abord comme conduisant à des diplômes mais à des aptitudes à prendre des responsabilités diverses au sein des petits groupes de fraternité.

Le repas de fraternité ne doit pas être perçu comme un repas eucharistique. À l’instar des Juifs qui ont gardé repas de séder, repas de sabbat et assemblée synagogale, les chrétiens doivent retrouver des types divers de rassemblement autour de la personne de Jésus. Il ne faudrait pas retomber dans la pratique actuelle où tout rassemblement chrétien est souvent une eucharistie.

Pour éviter que les groupes ne deviennent des petits ghettos, il appartient aux paroisses mais surtout aux diocèses de créer des réseaux qui, sans diriger les groupes, leur donnent des moyens de se rencontrer (une ou plusieurs fois par an) et puissent leur apporter éventuellement des outils (commentaires d’Évangile, Bibles à prix modiques, sites Internet, bottin des lieux et jours de rencontres, etc.)

Certains sont soucieux de renouveler la structure de la célébration eucharistique et de revoir le rôle des ministères. N’est-ce pas le renouveau de la communauté qui pourra ré-inventer les rites? Ne serait-ce pas mettre “la charrue avant les boeufs” que de vouloir renouveler sans qu’existent d’abord de nombreuses et véritables communautés à taille de fraternités?

Il serait important, dans un premier temps, de faire connaître les expériences qui se font çà et là. Le site www.repasdefraternite.org peut être un outil pour cet échange d’expériences qui aideront peut-être des groupes à naître.

Georges Convert


Une fête de la fraternité, le lieu de la rencontre du Christ et de ses frères

L’Église, comme communauté et communion, est indissociable du “repas des frères” et de sa capacité sacramentelle à ouvrir l’homme au mystère de Dieu. Il ne s’agit pas d’un repas quelconque, simplement lié à la nécessité de manger et de boire. Mais il s’agit du geste que le repas accomplit, en reliant ceux qui le partagent, en instaurant entre eux un lien de solidarité et d’amour, en construisant une identité communautaire.

La pratique de Jésus

Quand il viendra, Jésus mangera et boira avec les pécheurs, il s’invitera à leur table. C’est au cours d’un repas qu’il laissera le “mémorial de sa mort et de sa résurrection, dans l’attente de son retour”. Au long des siècles, tout cela s’est obscurci. Les ritualismes, la mise à distance du sacré… et bien d’autres raisons encore, nous ont fait perdre le sens, le goût de ces origines merveilleusement humaines et communautaires du repas fraternel, de sa grâce inventive aussi!

Face à l’épuisement de nos assemblées “pratiquantes”, souvent très individualistes et abstraites, ne faudrait-il pas hâter l’expérience-signe de “l’agape”, du repas fraternel dans sa dimension domestique où l’accueil y est personnel et vrai, où l’amitié et ses fidélités vécues dans le quotidien y deviennent authentiques, où l’ouverture et la joie y font respirer un air de fête où affleure le “Royaume” et sa grâce!

Les ecclesiola

N’est-ce pas dans le naturel de ces rencontres vraies que nous pourrions reconstituer ces ecclesiola, ces cellules de base, quartiers par quartiers dans les milieux urbains, village par village dans les milieux ruraux, les chrétiens s’invitant chez eux où ailleurs selon le nombre? Ces cellules ne reconstitueraient-elles pas ce maillage cellulaire du corps de l’Église devenu exsangue dans des organismes d’autant plus vastes qu’ils sont vides?

Deux ou trois suffisent, dit l’Évangile (cf. Mt 18,20)!

Il faut que ces repas soient ceux de la proximité “rejoignable”, connaissable. Dès que cela n’est plus possible à cause du nombre, essaimer, diffuser, rayonner ! Telle doit être la joyeuse liberté de ces groupes. Cette attitude généreuse en garantit le signe de “catholicité” et d’ouverture. Ne rien faire contre ou à côté de l’Église ou des Églises. Au contraire: y renvoyer! Car c’est dans l’esprit de l’Église des apôtres que doivent s’enraciner ces cellules de vie et de fraternel amour, afin de s’accomplir dans le corps de l’Église qui est le Christ.

André Gouzes (Extrait du livre “Le repas aujourd’hui… en mémoire de Lui”)


À lire également, “La sagesse chrétienne un art de vivre” de Michel Quesnel concernant les Repas de Fraternité:

Il semble cela dit sans esprit de revendication que les groupes catholiques gagneraient en vitalité s’ils savaient mettre sur pied des formes de célébration autres que la messe: silence partagé, échanges sur la Parole, chant litanique, prières universelles, célébrations de la lumière et de l’eau, vénération de la croix, gestes que le rituel programme une ou deux fois par an dans l’année liturgique mais qui pourraient être plus fréquents et plus variés.

Des recherches récentes existent dans cette voie, en milieu catholique québécois notamment, soutenues par de bons théologiens; s’inspirant du repas de shabbat juif, elles préconisent des “repas de fraternité” pris en petits groupe, sans prêtre et sans eucharistie. Le partage de la Parole et le partage fraternel de la nourriture leur donne sens; et les rites y sont souples, puisque l’on est hors de la liturgie officielle et que le groupe a toute latitude pour les inventer.